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Hochfilzen. Autriche.
Tous les cambrioleurs se sont un jour ou l’autre posé la question : vaut-il mieux opérer dans une zone très peuplée, le centre d’une ville avec ses immeubles bondés, ou bien est-on plus en sécurité dans un lieu désert ? Dans le premier cas, on risque de tomber sur des voisins indiscrets, des témoins gênants. Dans le second, c’est le silence qui est dangereux. Le moindre bruit est inhabituel et signale la présence d’un intrus.
Kerry, en collants et polaire noirs, gantée et cagoulée, faisait l’expérience de ce danger en approchant de la maison Fritsch. Elle avait garé sa voiture de location à un kilomètre dans un bois : au-delà, le terrain d’alpage n’offrait plus aucun camouflage. La nuit était claire et l’air froid portait le moindre bruit avec une netteté effrayante. Elle craignait d’alerter des chiens en passant. Aucune lumière ne filtrait par les fenêtres des chalets, mais cette obscurité, au lieu de rassurer, inquiétait. Il semblait que des êtres sans sommeil se tenaient dans l’ombre de ces fenêtres, occupés à épier la nuit.
La maison Fritsch, comme les autres dans le minuscule village, était obscure. Elle paraissait beaucoup plus petite que dans la journée car la montagne sombre prenait avec la nuit une ampleur gigantesque. Après son évasion de l’Hôtel de l’Inn, Kerry avait pris le temps de se remémorer les lieux. Dans une petite weinstube située en face du loueur de voitures, elle avait griffonné un plan de la maison sur la nappe en papier.
Le bureau du professeur était au rez-de-chaussée, à égale distance de la porte principale et de celle de derrière. Il était donc possible de l’atteindre en entrant par-devant et en traversant le salon. Elle préféra toutefois l’option arrière, par le jardin. Peut-être était-ce inconsciemment pour éviter de se trouver à découvert, offerte à l’observation d’éventuels voisins pendant qu’elle crochèterait la porte. Ce type de serrure à aiguille pouvait demander un peu de temps. Kerry ne disposait pas d’un matériel complet pour ce travail. Elle avait acheté les instruments de base dans une grande surface, mais elle n’avait évidemment pas pu y trouver d’articles spécialisés comme des micro-explosifs.
Elle se glissa à l’arrière de la maison. Le bâtiment, heureusement, ne disposait pas de ces équipements radars, courants aujourd’hui, qui allument des halogènes extérieurs dès qu’ils repèrent un mouvement dans leur champ.
La serrure de la porte était d’une robuste qualité germanique. En d’autres circonstances, Kerry aurait peut-être pris plaisir à s’attaquer à un tel problème. À l’école d’instruction, c’était un des exercices auxquels elle excellait. Mais dans cet alpage silencieux et noir, l’affaire n’avait rien de stimulant intellectuellement. Elle ne ressentait aucune peur consciente. Des spasmes dans son ventre indiquaient pourtant que son corps, lui, éprouvait une frayeur instinctive.
Derrière elle, dans l’obscurité de leur enclos, elle entendait s’agiter les bêtes. Des pieds palmés battaient le sol et des froissements d’ailes inquiets indiquaient que les oies étaient en alerte. Les oies ! Kerry les avait oubliées. Meilleurs gardiens que des chiens, elles avaient sauvé Rome et allaient peut-être la perdre.
Il n’y avait, de toute façon, rien à faire. Elle se concentra sur la serrure, appuya de toutes ses forces sur le foret qu’elle avait introduit dans le canon. D’un coup bref de perceuse à main, elle fit voler en éclats les petites aiguilles de la combinaison. La voie était libre.
Elle s’arrêta pour écouter. Sa courte opération lui semblait avoir produit un vacarme énorme, mais le silence s’était refermé aussitôt. Aucun bruit, à l’étage, n’indiquait que quiconque se fût éveillé. Elle entra.
Décuplée par l’obscurité, elle retrouva l’odeur particulière de bois ciré, de détergent et de choux cuit qui l’avait frappée pendant sa première visite. En se dirigeant dans le faisceau de sa petite torche, elle monta deux marches jusqu’à un palier, puis longea le couloir et atteignit le bureau de Fritsch. La porte était fermée et, en abaissant doucement la poignée, Kerry constata qu’un tour de clef avait été donné. Ce n’était pas à proprement parler une mesure de sécurité. La serrure était de ce modèle simple qui équipe toutes les portes intérieures. Il ne fallait probablement voir là qu’un geste d’ordre, une discipline comme celle qui tenait chaque objet et chaque papier à sa place dans l’univers maîtrisé du savant. Kerry pensa tout à coup qu’il était à la fois cocasse et effrayant qu’une des entreprises les plus meurtrières contre l’humanité puisse procéder du cerveau d’un être aussi doux, aussi soumis, aussi inoffensif en apparence.
Elle crocheta la petite serrure sans autre difficulté que de devoir éviter tout bruit métallique. Quand elle ouvrit la porte, elle découvrit le bureau rangé dans un ordre géométrique, les chaises placées à angle droit par rapport à la table, le plumier, le sous-main, la petite horloge disposés selon un ordre rigoureux et probablement immuable.
Kerry observa un instant les angles du plafond pour voir si des faisceaux lasers y auraient été disposés mais elle n’en repéra aucun. Elle s’avança alors vers le meuble à colonnettes où étaient rangées les archives de Fritsch. Il était lui aussi verrouillé, mais la clef était sur la porte, décorée par un petit gland de passementerie. Kerry ouvrit le meuble. Les tiroirs portaient la mention des années de séminaire. Décidément, le professeur lui avait facilité le travail. Elle alla jusqu’à l’année 67 et ouvrit le casier. Des cavaliers placés sur les séparations verticales indiquaient le type de documents stockés. Elle avait envie de tout prendre. Une partie s’intitulait « Cours ». Elle contenait des notes sur l’enseignement dispensé par Fritsch cette année-là. Une autre portait la mention : « Exercices », une autre « Bibliographie ». L’ensemble était assez volumineux. Kerry préféra ne pas se charger avec tous ces feuillets. Elle alla jusqu’à la section « Notes » et choisit une feuille qui récapitulait tous les résultats de Tannée. Seuls les prénoms y étaient mentionnés. Juste à côté, une autre section indiquait « Photo de classe ». Kerry l’ouvrit et s’arrêta avec stupeur : le dossier était vide.
Il lui sembla que le silence, d’un coup, se peuplait de bruits suspects. Elle frissonna. Les obstacles précédents étaient prévus et elle les avait anticipés. Mais elle n’avait pas imaginé cela. Elle resta un moment à balayer la pièce avec le faisceau de sa lampe sans que naisse dans son esprit la moindre piste. Aucun papier ne traînait ni sur le bureau, ni sur les petits guéridons qui supportaient des lampes.
Soudain, elle se souvint que le professeur lui avait promis de faire un tirage du document. Il l’avait certainement porté jusqu’au laboratoire photo dont il avait mentionné l’existence dans le garage. Comment y accédait-on ? Elle retourna dans le couloir. Tout était redevenu silencieux, mais d’un silence épais, immobile, qui n’avait rien de rassurant. Devant elle s’ouvraient le salon et la terrasse aux vitraux jaunes et blancs qui servait de salle à manger : inutile de chercher de ce côté-là. Elle tourna plutôt à droite, revint sur le petit palier par lequel elle était entrée. En bas de trois marches, une porte pleine devait ouvrir sur un appentis ou une cave. Elle était fermée par un verrou dont la serrure était curieusement à l’intérieur. Il y avait de bonnes chances pour que ce soit la tanière où le professeur s’enfermait pour ses travaux photos. Kerry manœuvra doucement la porte ; elle débouchait sur un escalier en ciment. L’air exhalait une humidité tiède et l’on entendait le ronronnement de la chaudière. Elle descendit et parvint jusqu’à un vaste garage occupé par une vieille Audi gris métallisé. Aux murs, étaient pendues des pelles à neige, deux luges, une échelle en aluminium. Kerry fit le tour du garage, ouvrit plusieurs petites portes qui donnaient sur des resserres et finit par tomber sur le local photographique. Une odeur piquante de révélateur emplissait l’air. Des étagères étaient tapissées de boîtes Agfa en carton. Sur une haute table en mélaminé trônait un agrandisseur Zeiss. À son grand soulagement, Kerry découvrit la photo de classe du séminaire 67 posée sur la table. Deux tirages accrochés par des pinces métalliques séchaient sur un fil au-dessus de bacs à révélation en plastique rouge. Elle chercha l’original au dos duquel figuraient les noms des élèves. Il se trouvait dans un tiroir placé sous l’appareil. Elle allait le saisir quand la lumière s’alluma dans le garage.
Elle se retourna vivement et sortit du local. D’un pas lent, quelqu’un descendait l’escalier. Kerry retourna un instant jusqu’au laboratoire, prit la photo de classe, la plia pour la glisser dans la poche arrière de sa polaire puis ressortit et se faufila derrière la voiture. Accroupie, elle vit, à travers les deux vitres arrière, une silhouette s’immobiliser sur la dernière marche de l’escalier. Elle n’en distinguait qu’un bras jusqu’à l’épaule. L’extrémité d’un tube noir semblait explorer la pièce d’un long mouvement circulaire. Enfin, la personne s’avança. En chemise de nuit rouge, son casque de cheveux brillant sur la tête, tenant un fusil à pompe dans les mains, Hilda avançait lentement dans la direction du laboratoire.
Kerry s’était préparée à la fuite mais pas au combat. Elle avait pour seule arme une pince multifonction qui disposait entre autres d’une lame de couteau. Elle le sortait de sa poche quand retentit une énorme détonation dans le garage. Hilda avait fait feu en direction du labo photo. L’agrandisseur était pulvérisé et toutes les boîtes de tirages dégringolaient en prolongeant le vacarme.
La gouvernante scrutait maintenant le fond du garage. Kerry, toujours cachée, capta un instant son regard. Il n’y avait rien d’apeuré dans l’expression de ce visage. Le sang-froid dont elle faisait preuve, la familiarité avec laquelle elle tenait son arme et l’avait rechargée, en la plaçant verticalement sur le côté, montraient que la prétendue matrone était en réalité un agent parfaitement entraîné. Kerry se demanda par qui elle avait pu être placée aux côtés du professeur. Était-elle là pour le protéger ou pour le surveiller ? Une seconde détonation fit voler en éclats les vitres de la voiture. Kerry sentit un morceau de verre lui frôler la joue. Elle plongea à terre.
Un double déclic indiqua que Hilda avait réarmé son fusil. Une douille tomba à ses pieds avec un petit bruit métallique. Il n’y avait aucun doute : elle tirait pour tuer, consciente d’être protégée par la légitime défense. Kerry pensa que le bruit devait s’entendre des chalets voisins et n’allait pas tarder à ramener d’autres chasseurs dans le garage. Il lui fallait se dégager au plus vite.
Plaquée contre le sol, elle vit les pas de la gouvernante se diriger à l’avant de la voiture. Aussitôt, Kerry rampa vers l’arrière, s’accroupit le long du pare-chocs. En tendant la main, elle trouva le bouton d’ouverture du coffre, le pressa et sentit céder la molle résistance d’un ressort. Le hayon, dans un léger chuintement hydraulique, se redressa lentement. Hilda, en alerte, cherchait d’où venait le bruit. Quand elle vit le hayon se lever au-dessus du toit, elle tira. Une pluie de verre s’abattit dans le coffre.
Kerry en profita pour bondir jusqu’au mur, détacher la pelle à neige et frapper la gouvernante d’un coup sec, au moment où celle-ci levait son fusil pour le recharger. Elle trébucha en arrière mais sans lâcher son arme. Retournant la pelle, Kerry lui en enfonça le manche dans le ventre. Au moment où Hilda cogna contre le mur, son casque de cheveux blonds sauta et laissa apparaître un crâne chauve. La prétendue Hilda était un homme.
Il était maintenant assis par terre dans un désordre de rouleaux de fil de fer et de bâches en plastique. Kerry aurait déjà dû s’enfuir, mais l’individu tenait toujours le fusil. Elle craignait qu’il ne l’abatte avant qu’elle n’atteigne l’escalier. Elle lui administra quelques coups de pied empruntés à sa formation de boxe française. En cognant sur ses mains, elle parvint à lui faire lâcher le fusil. Elle s’en empara, bondit vers l’escalier, bouscula Fritsch qui se tenait, apeuré, en haut des marches. Les oies caquetaient tant qu’elles pouvaient.
— Trop tard mes jolies ! leur lança Kerry.
Elle descendit la route en courant. Au premier fossé qu’elle distingua dans l’obscurité, elle jeta l’arme. Il faisait délicieusement frais. Elle se sentait souple et légère.
Les lumières s’étaient allumées à l’étage d’un chalet. Cependant personne n’en était encore sorti. Elle rejoignit la voiture sans faire de mauvaise rencontre et n’eut pas l’impression d’avoir été poursuivie. Fritsch devait être en train de faire connaissance avec celui qu’il avait si longtemps pris pour une honnête cuisinière. À moins qu’il eût été au courant depuis longtemps de sa véritable identité.
Cela n’avait guère d’importance. Kerry tapota dans sa poche la surface cartonnée de la photo : l’essentiel était là. Elle démarra et conduisit en faisant crisser les pneus dans les virages de montagne, jusqu’au col du Brenner. Elle passa la frontière peu avant l’aube et entama sa descente vers le lac de Garde. Avant midi, elle arriverait à Venise.